Sans remettre en question la solidarité intergénérationnelle qui s’exprime chaque jour entre les aînés, leurs enfants et leurs petits-enfants, les aidants de la génération « sandwich » méritent pourtant d’être rendus visibles. Et pour cause : ce sont aussi des actifs, qui doivent concilier au quotidien des obligations professionnelles, familiales et financières.
Entre les besoins de leurs parents âgés et ceux de leurs enfants encore au domicile, ces aidants familiaux endossent une couche de responsabilité dont notre société mesure encore mal l’ampleur. Alimentée par l’évolution des modèles familiaux, cette catégorie d’aidants va inexorablement s’accroître dans les années et décennies à venir.
Si l’expression a été forgée dès 1981 par les chercheuses américaines Dorothy Miller et Elaine Brody, elle prend encore plus de sens à l’heure actuelle.
De nouveaux profils se dessinent parmi les piliers de l’entraide familiale, loin des représentations souvent préconçues de l’aidant traditionnel. Après les babyboomers, longtemps au carrefour des solidarités familiales, c’est aujourd’hui une tranche d’âge plus jeune, située entre 45 et 64 ans (1), qui porte cette responsabilité.
Un glissement qui fait émerger une population « pivot », contrainte de répondre simultanément aux besoins de deux générations :
Ces « super adultes », sous pression, se retrouvent tiraillés entre plusieurs niveaux d’obligations et de responsabilités, à la fois parents, salariés, citoyens, aidants… et ont de grandes difficultés à garder du temps pour eux.
Les aidants de la génération sandwich portent une double charge économique. Ils doivent simultanément accompagner leurs enfants vers l’autonomie — études, logement, soutien financier — tout en faisant face aux coûts liés à la perte d’autonomie de leurs parents.
Même lorsque l’aide financière apportée directement semble limitée, les dépenses indirectes s’accumulent rapidement : transports, adaptation des horaires de travail, recours à des services d’aide à domicile, soutien matériel ponctuel ou encore journées d’absence non compensées.
Cette pression intervient à une période où beaucoup d’entre eux remboursent encore un crédit immobilier, financent les études de leurs enfants ou doivent faire des choix de carrière.
D’un côté, des enfants encore au foyer, eux aussi demandeurs de temps et d’attention. De l’autre, des parents vieillissants dont les besoins d’accompagnement deviennent de plus en plus importants. Entre les deux : une vie professionnelle qui exige disponibilité, mobilité et performance.
Pour ces aidants, concilier travail et responsabilités familiales relève d’un exercice d’équilibriste permanent. Prendre des jours de congés pour accompagner un parent à un rendez-vous médical, réorganiser ses horaires, renoncer à des déplacements professionnels, reporter une évolution de carrière ou une formation : autant d’arbitrages silencieux qui finissent par peser lourdement sur les trajectoires professionnelles.
Pourtant, pour eux, les salariés « pivots », l’urgence familiale passe avant le reste. L’aidance devient alors un second travail, invisible mais omniprésent.
Être un parent disponible, un conjoint présent, un salarié performant et un enfant attentif auprès de ses parents vieillissants : cette position intermédiaire génère une charge mentale permanente.
Les aidants de la génération sandwich sont dans une tension continue, avec le sentiment de ne jamais pouvoir relâcher la pression ni disposer du temps nécessaire pour prendre soin d’eux-mêmes. Or, prendre du temps pour soi n’est pas un luxe. C’est une nécessité de santé publique.
Ces données révèlent la vulnérabilité croissante d’une partie des travailleurs dont la vie privée déborde désormais largement sur la sphère professionnelle.
L’amplification de cette génération pose une question collective : jusqu’à quand notre société continuera-t-elle à faire reposer l’essentiel de la solidarité sur des aidants déjà à bout ?
Sources :
(1) Étude Audencia (2024)
Découvrez dans l’épisode Génération sandwich : les aidants du podcast Les pieds sur terre les témoignages d’Anne et Carla, qui racontent jusqu’où leurs situations d’aidantes peuvent mener, jusqu’à l’intenable.
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