Les nouvelles inégalités traversent les territoires, les générations, les parcours de santé, les conditions de travail, l’accès aux soins, l’éducation des jeunes générations, la qualité de l’air, du logement ou de l’alimentation. Elles déterminent l’espérance de vie, la probabilité de tomber malade, de devenir dépendant, ou de subir plus durement les conséquences du dérèglement climatique.
Aujourd’hui, l’injustice sociale s’incarne dans les corps.
“Nous naissons avec un capital qui va se dégrader plus ou moins rapidement en fonction des conditions de vie, de travail et des interactions sociales dans le champ de la santé.”
Nathalie Bajos, directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et à l’école des hautes études en sciences sociales (Ehess)
L’épidémie de Covid-19 avait déjà agi comme un révélateur. Les populations les plus précaires ont davantage été exposées au virus, davantage touchées par les formes graves, davantage fragilisées psychologiquement et économiquement. Derrière l’illusion d’une pandémie qui aurait frappé “tout le monde de la même manière”, les faits étaient implacables : nous ne sommes pas égaux face à la maladie.
Cette réalité dépasse largement la pandémie. En France, l’état de santé reste profondément lié au niveau de revenus, au diplôme, au métier exercé ou encore au lieu d’habitation. Dans certains territoires ruraux ou quartiers populaires, avoir accès à un médecin généraliste, à un spécialiste ou à des soins psychologiques relève déjà du parcours du combattant. Les déserts médicaux ne sont plus une exception : ils deviennent un symptôme structurel d’un système qui laisse une partie de la population à distance du soin.
À cela s’ajoute une autre fracture, plus silencieuse : celle du renoncement aux soins. Des millions de personnes repoussent une consultation, des soins dentaires, des examens faute de moyens suffisants. Quand le reste à charge devient trop élevé, la prévention recule, les maladies s’aggravent et les inégalités se creusent encore davantage.
La santé n’est pourtant pas un privilège. Elle est un droit fondamental. Mais dans les faits, elle dépend encore trop souvent de son code postal, de son contrat de travail ou de son niveau de vie.
Nous ne vieillissons pas tous de la même manière. Entre un cadre supérieur bénéficiant d’un suivi médical régulier, d’un logement adapté et d’une retraite confortable, et un ancien ouvrier usé par la pénibilité du travail, les écarts sont considérables. Les inégalités accumulées tout au long de la vie produisent leurs effets au grand âge : espérance de vie en bonne santé, autonomie, accès aux aides, capacité à rester chez soi, soutien familial.
La dépendance devient alors un révélateur cruel des fragilités sociales.
Pour les familles modestes, accompagner un proche âgé peut rapidement devenir un fardeau financier, psychologique et organisationnel immense.
Le coût des établissements spécialisés reste inaccessible pour beaucoup. Le maintien à domicile repose souvent sur des aidants épuisés, majoritairement des femmes, qui jonglent entre emploi, charge familiale et soutien à un parent dépendant.
Cette réalité pose une question systémique : quel modèle de société voulons-nous pour nos aînés ? Une société qui considère la dépendance comme un coût à réduire ? Ou une société qui fait de l’accompagnement du vieillissement un enjeu de solidarité collective et de dignité humaine ?
Derrière les débats budgétaires se joue un choix politique et éthique : la manière dont une société traite ses personnes âgées dit beaucoup de sa conception de la justice sociale.
“Initialement, nous avions prévu comment soigner, mais pas anticipé que la majorité des maladies ne se soignent pas ; elles s’accompagnent de façon chronique. Nous ne savons toujours pas gérer le quotidien, qui repose sur la famille et détruit les aidants.”
Hélène Rossinot, médecin spécialiste de santé publique et de médecine sociale, experte de la question de l’aidance
Le discours dominant célèbre souvent le “bien vieillir”, les seniors actifs, autonomes, connectés, voyageurs. Cette représentation existe bel et bien mais elle peut aussi invisibiliser celles et ceux qui vieillissent dans la précarité, l’isolement ou la maladie.
Certains disposent des ressources économiques, culturelles et sociales nécessaires pour adapter leur logement, accéder à des activités physiques, consulter des spécialistes ou préserver leur santé mentale. D’autres vieillissent dans des logements mal isolés, loin des services publics, avec des pensions insuffisantes et une santé déjà dégradée par des années de travail difficile.
Le vieillissement devient alors une double peine, sociale et sanitaire.
Cette fracture risque de s’aggraver dans les années à venir. Le nombre de personnes âgées dépendantes va fortement augmenter, alors même que notre système de santé et d’accompagnement est déjà sous tension. Sans investissement massif dans la prévention, l’aide à domicile, les métiers du soin et les solidarités locales, les inégalités face au vieillissement continueront de s’amplifier.
Le changement climatique est souvent présenté comme un enjeu environnemental. Il est en réalité aussi un enjeu sanitaire et social majeur.
Les événements climatiques extrêmes se multiplient et leurs conséquences sur la santé sont désormais documentées. Mais là encore, nous ne sommes pas tous exposés de la même manière.
Les populations les plus vulnérables sont les premières touchées : personnes âgées, personnes malades, travailleurs précaires, habitants de logements mal isolés ou de territoires fortement exposés.
La santé n’est pourtant pas un privilège. Elle est un droit fondamental. Mais dans les faits, elle dépend encore trop souvent de son code postal, de son contrat de travail ou de son niveau de vie.
Il frappe davantage celles et ceux qui ont le moins contribué à la crise écologique. Les ménages modestes subissent plus fortement la hausse des prix de l’énergie, les difficultés d’accès à l’eau, les logements énergivores ou les risques sanitaires liés à la pollution. Dans les territoires les plus exposés, les inégalités environnementales deviennent déjà des inégalités d’espérance de vie.
La question climatique ne peut être dissociée de la question sociale. Il ne peut y avoir de transition écologique durable sans justice sociale. Une écologie punitive, qui ferait peser l’essentiel des efforts sur les classes populaires et les classes moyennes, ne ferait qu’aggraver les fractures. À l’inverse, une transition juste peut devenir un formidable levier de santé publique, de solidarité et de cohésion sociale.
Rien n’est inéluctable. Les fractures sociales sont le résultat de décisions collectives ; elles peuvent donc être combattues par d’autres décisions de ce même collectif.
Cela suppose de replacer la prévention, la solidarité et l’accès universel aux soins au cœur du pacte social, de reconnaître pleinement la valeur des métiers du soin, du lien social et de l’accompagnement, trop souvent invisibilisés alors qu’ils sont essentiels à notre cohésion collective.
Le vieillissement devient alors une double peine, sociale et sanitaire.
Les nouvelles inégalités nous obligent à repenser collectivement ce que nous voulons protéger. Elles interrogent notre capacité à faire société dans un monde traversé par les crises sanitaires, sociales et climatiques.
La réponse ne pourra être uniquement économique ou technologique. Elle devra être profondément humaine.
Parce qu’une société juste ne se mesure pas à la réussite des plus favorisés, mais à la manière dont elle protège les plus vulnérables.
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