Ne pas gaspiller, faire durer, réparer, conserver « au cas où », … Ces gestes relèvent moins d’un calcul rationnel que de réflexes incorporés.
La sociologie parle d’habitus : des manières de faire transmises implicitement, qui structurent les comportements sans passer par le discours. Une écologie bien réelle, mais souvent non consciente.
Une ligne de fracture apparaît alors entre deux formes de sobriété. D’un côté, une sobriété subie, liée à la contrainte économique. De l’autre, une sobriété choisie, revendiquée comme un mode de vie responsable.
Consommer « mieux », « local » ou « durable » devient parfois un marqueur social, une manière de se distinguer. À l’inverse, pour d’autres, ce discours peut sembler culpabilisant : comment demander davantage d’efforts à ceux qui vivent déjà avec le minimum ?
Cette écologie souffre d’une forte invisibilité sociale. Ce sont surtout des pratiques visibles et mesurables qui sont valorisées : achat de véhicules électriques, rénovation énergétique, produits labellisés. En parallèle, réparer, mutualiser, jardiner, limiter les déplacements ou échanger entre voisins restent des gestes difficiles à quantifier et peu reconnus. Or, leur existence dessine déjà une réduction significative des consommations et des déchets et constitue une base solide sur laquelle bâtir la transition écologique.
Elle montre qu’il est possible de vivre autrement, sans renoncer à la qualité de vie. Loin d’être anecdotiques, ces gestes racontent une autre manière d’habiter le monde, fondée sur l’attention, l’ingéniosité et la coopération. Ils prouvent que l’écologie n’est pas seulement une affaire de grandes innovations, mais aussi une culture du soin portée par des millions de personnes. Il s’agit aussi de penser l’écologie comme un projet de justice sociale : garantir des conditions de vie dignes, soutenir des initiatives collectives, redistribuer les efforts de la transition.
À condition de changer de regard, il pourrait devenir l’un des socles d’une transition réellement solidaire.
Présidente de La Fabrique Écologique
Lucile Schmid a mené avec Emmaüs France un cycle de travaux et de conventions citoyennes, pour répondre à des questions essentielles : comment les enjeux écologiques sont-ils perçus, pratiqués et débattus par différents publics, y compris les personnes en situation de grande précarité ? Quels enseignements en tirer pour mieux traiter ces mêmes enjeux à l’échelle de la société dans son ensemble ? Comment penser une écologie fondée sur les réalités vécues et les capacités d’adaptation de toutes et tous ?
Reconnaître les pratiques d’une écologie qui ne dit pas son nom, c’est s’efforcer de faire le lien entre le fait d’agir et les discours et les préconisations sur l’écologie qui peuvent apparaître décalés par rapport à la réalité, ou moralisateurs. Trop de discours, des mots trop abstraits peuvent faire perdre le lien avec une écologie du quotidien. Que pourrait être cette écologie du quotidien ? Une attention aux usages, réparer plutôt que jeter avec des pratiques d’économie circulaire (le tri, le réemploi, le recyclage), une évolution de l’alimentation en respectant des principes élémentaires de santé. Dans la vie de tous les jours, certains réflexes peuvent être présents, mais sans qu’on les rattache à un engagement, un comportement militant, sans même que l’on souhaite les qualifier d’écologiques.
En France, plusieurs lois importantes – Loi EGalim de 2018 qui encadre les relations commerciales dans le secteur agroalimentaire pour protéger les revenus des agriculteurs, loi d’orientation sur les mobilités en 2019, loi Climat et résilience en 2021- et des textes définissant la trajectoire qui permettra à la France d’atteindre la neutralité carbone en 2050 – Stratégie nationale bas carbone, Programmation pluriannuelle de l’énergie – ont donné corps à la transition environnementale, sans avoir toujours suffisamment pensé ses liens avec la justice sociale et territoriale. La Convention citoyenne pour le climat de 2019-2020 avait pour mandat de travailler dans une perspective de justice sociale, mais ce point n’a pas pu être suffisamment intégré dans ses travaux.
L’expression d’écologie solidaire repose sur le constat que les transitions écologiques sont indissociables des transitions sociales.
En situation de grande précarité, l’injustice sociale et la vulnérabilité existent d’emblée. Elles sont intégrées et doivent être prises en compte. Comment, par exemple, imaginer instaurer des gestes d’économie d’énergie dans des logements considérés comme « passoires thermiques » ?
« Il ne s’agit plus d’ajouter des compensations sociales à des dispositifs écologiques, mais de mettre en œuvre des processus qui incluent d’emblée le social et l’écologique. »
Organiser la transition écologique ne peut relever des seules responsabilités individuelles. C’est d’abord la responsabilité collective de ceux qui ont des pouvoirs, des compétences et des moyens, dans les territoires, à l’échelle nationale ou européenne, de faire le lien entre justice sociale et transition écologique. La lutte contre les inégalités n’est pas seule en cause, il s’agit aussi de faire évoluer les qualifications et les emplois.
Les enjeux de mobilité sont dans cette perspective particulièrement importants. Se déplacer pour accéder à l’emploi, aux soins, aux services, à la vie sociale : être acteur des transitions commence par l’accès à la mobilité. Pour les plus vulnérables, les solutions de mobilités solidaires, accessibles et inclusives, reposant sur l’entraide et l’intérêt général, sont indispensables. Pour les mettre en place, territoires et collectivités ont un rôle fondamental à jouer, aux côtés des associations.
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